Postface
LES ENFANTS DE RABELAIS
Cette anthologie, dont vous venez de parcourir les différents textes, porte tout simplement le nom de Fantasy. Titre générique peu original direz-vous, on l’emploie si souvent pour parler de l’œuvre de J.R.R. Tolkien, de David Eddings, de Terry Brooks, de Margaret Weis et Tracy Hickman ; et pourtant… À notre plus grande surprise, ce terme n’existe pas dans la langue française, c’est-à-dire que si vous ouvrez un dictionnaire, une encyclopédie, nulle part vous ne trouverez d’entrée pour ce nom. En bref, les principaux éditeurs français publient des romans sous un label qui n’est pas reconnu par notre merveilleuse Académie française. Alors, par provocation (et par jeu), nous avons décidé de brandir un étendard littéraire pour vous emmener avec nous à la découverte d’un genre oublié, bien que éditorialement très présent (on ne compte plus les romans de Fantasy publiés en France…). Le propos de cette postface n’est nullement de prétendre que ce genre est supérieur à d’autres, la qualité d’une œuvre dépend de son auteur et non du genre auquel elle appartient : il y a de mauvais romans dans tous les genres, et chaque genre peut donner de très bons romans. Non, cette postface n’a pour but que de revendiquer l’existence d’un courant mondial, et de témoigner de sa présence dans notre littérature francophone, pour que, comme nous, vous vous interrogiez sur l’absence du mot, et montriez les encyclopédistes du doigt en leur demandant : « Pourquoi ? »
Il n’est de genre littéraire qui ne se cherche des ancêtres prestigieux, surtout quand ce genre souffre d’un manque de reconnaissance de la part du grand public et des critiques. Ainsi, on a vu la communauté « science-fiction » clamer haut et fort que le mondialement reconnu Frankenstein, le Prométhée moderne de Mary Shelley, était le premier ouvrage du genre ; certains poussèrent même le jeu plus loin en s’emparant de la fabuleuse machine à explorer le temps de H.G. Wells pour déclarer – après un rapide voyage – que Lucien de Samosate, dans son récit L’Histoire véritable (écrit au IIe siècle après J.-C.[2]) avait apporté la première pierre au genre…
Alors prêtons-nous au jeu à notre tour : pour la Fantasy, la tâche héraldique est moins délicate, même si considérablement plus vaste. On se souvient aisément des premiers conflits qui opposèrent les Romantiques anglais sur ce terme, et tout particulièrement Samuel Coleridge, qui créa le terme Fancy, afin de séparer le simple flirt avec l’Imaginaire de l'Imagination vitale, la Fantasy. Avec deux cents ans d’avance, les fantaisistes venaient de lancer le débat que connaît aujourd’hui la communauté science-fictive avec l’opposition science-fiction / sci-fi[3].
Trouver des ancêtres à la Fantasy mondiale est un jeu d’enfant, les grands auteurs grecs (Homère, Aristophane, etc.) ayant été les premiers à jongler avec le concept et à nommer leurs créations Phantasia. En trouver à la Fantasy anglo-saxonne est par trop facile : imaginez qu’au VIIIe siècle après J.-C., le poème Beowulf narrait les aventures d’un guerrier qui, armé de son épée, allait défaire un dragon pour s’emparer de son trésor (et bien d’autres péripéties pleines de monstres, de démons et d’aventures endiablées) ; cela vous rappelle-t-il quelque chose ? En revanche, vouloir trouver des ancêtres prestigieux à la Fantasy en France pourrait sembler absurde – parce que, tout d’abord, le terme est anglais. Et pourtant, l’idée est loin d’être idiote, et la mission n’est vraiment pas impossible…
Et si nos auteurs étaient Les Enfants de Rabelais[4] ? Vous pensez que les liens sont tirés par les cheveux ? Lisez plutôt : « L’œuvre de Rabelais est disparate : l’unité d’action est inexistante, les caractères et même la taille des héros varient, l’atmosphère intellectuelle diffère d’un livre à l’autre ; l’espace même se dilate ou se rétrécit : vignes et chemins creux de Touraine, étendues indécises de la féerie, de l’Océan épique semé d’îles allégoriques, châteaux de l’utopie, enfilade de parloirs où un consultant ahuri se heurte à d’énigmatiques conseillers, tous ces lieux sont à la fois comme les Enfers qui figurent un monde renversé et comme l’estomac du Géant où le monde fabuleux n’est pas autre que le monde réel[5]. »
François Rabelais (1484-1553) est l’un des plus grands mythes de notre littérature. Personnage aussi truculent dans la réalité que ceux qu’il dépeignait dans ses romans, il a su donner libre cours à toute son imagination en nous plongeant pour toujours dans une orgie fantasmatique. Cette même orgie, les auteurs de ce présent recueil vous y ont invités, que cela soit, par exemple, dans l’Océan épique de Stéphane Marsan, dans le monde renversé de Bernard Werber, à la rencontre d’énigmatiques conseillers décrits par Eric Boissau ou Mathieu Gaborit, dans les étendues indécises de la féerie de Fabrice Colin, dans un monde fabuleux qui n’est autre que le monde réel, comme pour G.E. Ranne ou Jeanne Faivre d’Arcier… Et le réel, n’est-ce pas l’indéfinissable, même s’il en est « un » que nous reconnaissons tous comme tel ?
Le réel est l’un des fondements mêmes de la Fantasy, et par extension, de la littérature en général[6]. Les problématiques y sont de notre monde, même si elles sont passées à la moulinette de l’allégorie et de la parabole. Il suffit d’une couche de merveilleux, d’un parfum d’exotisme pour que l’on croie les liens tranchés : comme cela serait pratique ! Mais évidemment, il n’en est rien. À la différence du Canada Dry, la Fantasy ne ressemble pas à notre monde, n’a ni la couleur ni le goût de notre monde, et pourtant c’est bien de lui dont elle nous parle, de manière fabuleuse et agréable, jetant à nos yeux une poudre que nous nous empressons d’attraper pour notre plus grand plaisir, et c’est pour cela qu’elle désaltère. Tiré par les cheveux, encore ? Regardez donc ce qu’en pense Margaret Weis[7] dans un petit texte plein d’humour :
C’était au cours d’une conversation anodine à bord d’un avion. Ma voisine m’a demandé ce que je faisais dans la vie. J’ai répondu que j’écrivais des romans de Fantasy.
« Vous savez, des livres à propos d’elfes, de nains et de dragons », lui ai-je expliqué, après lui avoir fait comprendre que cela n’avait rien à voir avec le concept de « fantaisies » qui avait aussitôt germé dans son esprit – et qui impliquait des adultes consentants, des fouets et du cuir noir.
« Comme c’est charmant », fit-elle. « Vous pouvez échapper au réel quand vous le désirez. »
Tout en me mettant au travail, je réfléchissais à cette phrase. Je visualisais alors l’image universelle des lecteurs et des auteurs de Fantasy, fuyant les dures réalités de la vie quotidienne en se plongeant dans des royaumes imaginaires.
Des royaumes imaginaires où le thème majeur est le combat entre le bien et le mal.
Voilà quelque chose qu’on ne voit pas souvent dans la réalité.
Des royaumes imaginaires où il y a des querelles raciales : nains, elfes et humains, orcs et gobelins, luttant pour leur survie, convaincus tous autant qu’ils sont que leur race mérite de dominer, et que toutes les autres leur sont inférieures.
Ce genre de préjugés n’existe pas dans le monde réel.
Des royaumes imaginaires dans lesquels de jeunes gens mûrissent, bataillent pour se comprendre et trouver leur place dans la société. Des royaumes où des gens sont prêts à sacrifier leur vie pour des causes auxquelles ils croient. Des royaumes où les gens travaillent de concert afin de parvenir à leurs fins.
Moi, je dis que ce n’est vraiment pas réaliste.
Des royaumes imaginaires où les guerres ravagent les villes, où les innocents sont massacrés et des atrocités commises. Des royaumes où des réfugiés fuient, des enfants meurent de faim, des dictateurs font la loi.
Mais où les auteurs de Fantasy vont-ils donc bien chercher tout ça ?[8]
On se le demande !
Ce réel était la principale préoccupation de Rabelais qui, à travers des allégories aussi burlesques qu’inquiétantes, nous a présenté la société qui était la sienne. Or, il n’est pas impensable, ni même hérétique, de déclarer que François Rabelais fut l’un des premiers écrivains français au sens que l’on connaît aujourd’hui. Ses admirateurs comme ses détracteurs furent les fleurons de notre patrimoine. Si Lamartine, Montherlant et Voltaire reniaient son héritage intellectuel, il n’en était pas de même pour Hugo, Flaubert ou Chateaubriand. Ce dernier ayant même déclaré : « Rabelais a créé les lettres françaises : Montaigne, La Fontaine, Molière viennent de sa descendance. » Et au-delà des querelles de chapelles et des oppositions de pensée, tous ces grands messieurs de notre littérature vouaient un culte à l’homme dont les héros principaux, Gargantua et Pantagruel, doit-on le rappeler, n’étaient autre que, respectivement, le petit-fils et l’arrière-petit-fils de Merlin l’Enchanteur ! Car c’est dans le folklore, les premiers contes et le roman arthurien que Rabelais puisa pour créer son univers[9]. Cet univers était évidemment des plus populaires et s’inscrit donc dans la littérature du même nom, ne serait-ce que par la stylistique employée : de titres à rallonge (Horribles et Épouvantables Faits et prouesses du très renommé Pantagruel, Roy des Dipsodes, fils du grand géant Gargantua, composé nouvellement par maître Alcofribas Nasier)[10] en passant par l’utilisation de prologues dignes des romans de chevalerie, jusqu’au procédé narratif de la généalogie et des énumérations sans fin, l’œuvre de Rabelais (prescrite en école) s’y inscrit de plain-pied.
Une question se pose alors… Et si… Et si Rabelais publiait son premier livre aujourd’hui, en 1998, serait-il édité en littérature générale ou dans une collection spécialisée ? Pensez bien à cela, car après tout, il y a du gras, du très gras, dans les livres de Rabelais…
Alors, pour mieux vous rendre compte de l’héritage, (re)plongez-vous dans Pantagruel dont Gargantua (Livre I) est l’introduction, vous verrez que le monde qui nous y est présenté n’est pas sans ressemblance dans sa démesure avec ceux de cette anthologie[11]. En effet, dans ce livre, le lecteur apprendra comment Pantagruel va partir en guerre contre les géants, il assistera à une greffe de la tête d’Epistémon qui racontera alors son périple aux Enfers ; puis le lecteur pourra voir des têtes voler et les ennemis de Pantagruel tomber par centaines, comme dans la plus pure tradition celtique et enfin pourra achever son périple par une exploration géologique des « entrailles » du géant[12]. Tous les éléments de la Fantasy telle qu’on la (re)connaît aujourd’hui sont réunis chez cet auteur. La Fantasy francophone peut donc être fière de ses bagages…
Pourquoi ?
Lorsque nous avons lancé ce projet d’anthologie, de nombreuses personnes nous ont posé la question suivante : « Pourquoi faites-vous une anthologie de Fantasy ? » Notre réponse fut à chaque fois identique : « Parce qu’on aime aussi la Fantasy ! » Et cet amour va au-delà des textes publiés en France. À l’heure actuelle, la majorité des titres français portant le label Fantasy est d’origine anglo-saxonne et ne représente qu’une petite partie du genre Fantasy, une infime partie dans laquelle le décor et tous ses clichés comptent avant tout. C’est-à-dire que nous n’avons souvent à faire qu’à une branche de la Fantasy de ce siècle, plus communément appelée « Heroic Fantasy » (comprenez des gros malabars qui tapent sur tout ce qui bouge, sauf si ça a des seins), ou encore « High Fantasy » (des elfes partout…). Bien entendu, nous ne portons aucun jugement de valeur sur ces textes, qui se révèlent parfois des plus divertissants. Ces récits se jouent très bien de nos idées préconçues, de nos sentiments, et nous réservent des surprises très agréables[13]. Mais ces textes sont trop souvent des resucées du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, ou des ersatz de Jeux de Rôles (l’ancêtre de ces jeux, Donjons et Dragons, étant très librement inspiré de l’œuvre de Tolkien, on se mord un peu la queue). Évidemment, les lois de l’offre et de la demande doivent ici rentrer en ligne de compte. Les lecteurs de Fantasy veulent un certain genre de Fantasy, et on leur fournit, on alimente le flux, jusqu’à saturation. Mais une fois encore, pourquoi pas ? Il n’est nullement question de renier cette partie de la Fantasy, comme le prouvent à un certain degré plusieurs textes de ce recueil. On n’a pas le droit de nier l’une des principales raisons d’être de la littérature : divertir.
Mais le problème en France est le suivant : nous souffrons d’une sous-représentation littéraire. Aussi, lorsque l’Atalante publie des textes tels que La Pierre et la Flûte de Hans Bemman ou Tigane de Guy Gavriel Kay, certains critiques s’interrogent sur la nature et la portée de ces ouvrages, incapables de les apprécier pleinement par manque total de référents, persuadés qu’il ne s’agit pas de Fantasy, mais peut-être de contes pour enfants à la stylistique trop précieuse pour être honnête[14]. Pareillement, lorsque les éditions Joëlle Losfeld publient T.H. White, les éditions Buchet Chastel, S.Lawhead ou encore lorsque les éditions Pygmalion publient du G.G. Kay ou du G.R.R. Martin, l’événement passe inaperçu, et ne suscite – si l’on s’en aperçoit – qu’une curiosité de bonne mesure (« il paraît que ce sont des classiques ?! »). Alors, très vite, on cherche des définitions, des étiquettes pour mieux contrôler cet objet littéraire non identifié.
Lorsque l’on demande ce qu’est la science-fiction, la plupart des personnes interrogées répondent : « La S.F., c’est des fusées, des robots, des planètes lointaines, le tout dans le futur. » Cette vision réductrice n’est pas entièrement fausse, et correspond à l’image globale que le genre renvoie, même si la phrase fait bondir. Et, le plus naturellement du monde, « la Fantasy, c’est des épées, des dragons et des elfes avec des magiciens[15] ».
Dans le monde entier, le mot Fantasy est assimilé et compris. Des millions de lecteurs savent que Le Seigneur des Anneaux ou Bilbo le Hobbit sont de la Fantasy. Pour les Anglo-Saxons, le genre recouvre des œuvres aussi brillantes et disparates que Peter Pan de J.M. Barrie, Le Vent dans les Saules de Kenneth Grahame, Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll, La Part des Ténèbres de Stephen King ou les Livres de Sang de Clive Barker. Lors de la dernière Convention mondiale de Fantasy, à Londres, l’invité principal se nommait Christopher Lee[16]…
En fait, le genre est tellement vaste que certains peinent à en voir les limites ; ainsi, Joseph Altairac, dans son excellent ouvrage sur H.G. Wells, Parcours d’une œuvre[17], intitule une tête de chapitre : « La Fantasy : un concept flou mais commode[18] » et s’interroge alors sur le côté fourre-tout du mot, et à quel point il serait un mélange pratique des termes « fantastique » et « merveilleux », malheureusement sans équivalent en français. Or, le problème n’est pas que Fantasy n’ait pas d’équivalent dans notre langue, c’est qu’il n’en a plus.
Il n’y a pas si longtemps encore, le français « Fantaisie » ou l’anglais « Fantasy » avaient le même sens. Fantaisie est apparu pour la première fois dans notre langue au XIIe siècle et signifiait alors « vision ». Au XIVe siècle, le terme s’est élargi pour signifier « imagination », et a conservé ce sens dans la littérature française jusqu’aux frères Goncourt inclus[19]. Par la suite, le terme s’est dévalorisé. Lorsque le sens sexuel s’est immiscé dans le mot, l’aspect léger et irrévérencieux a pris le dessus. Ce sens érotique dont parle d’ailleurs Margaret Weis dans son petit texte est toujours compris dans le terme anglais : on parle de sexual fantasy…
À l’aube du XXe siècle, les théories de Freud rencontrent un certain succès auprès d’une bourgeoisie française qui a établi définitivement son pouvoir politique, moral et intellectuel. L’une des conséquences de cet engouement fut le détournement du sens du mot « fantaisie ». Le Larousse des littératures stipule d’ailleurs que la fantaisie est l’essence même du « Phantasme » cher à Freud.
Rien de ceci n’est surprenant, les racines sont évidemment identiques : de « Phantasia » sont issus les termes fantastique, fantôme et fantasme… Bien sûr, ce n’est pas la seule cause, et l’évolution d’une langue a parfois ses raisons que la raison ignore. Mais en mal de vocabulaire, les littéraires auraient pu très vite se rabattre sur le terme anglais, Fantasy, pour combler le vide laissé par un terme ne qualifiant plus que les bijoux, les couleurs, ou un comportement social en inadéquation totale avec un système éducatif à forte dominance jésuite : la légèreté ne passera pas[20] ! Pourtant ce ne fut pas le cas. Or, le terme s’avère étymologiquement et culturellement légitime pour qualifier toutes les manifestations de l’âme et les jeux de notre imagination. Pourquoi lutter ?
Une autre question qui est revenue souvent lorsque nous préparions ce recueil a été : « Pourquoi appelez-vous votre anthologie Fantasy ? Pourquoi pas un chouette titre comme Rêves de chimères, Dragons du zénith ou Cap sur l’Ailleurs ? » Il est vrai que notre titre n’est pas original… Comme nous l’avons déjà dit au début de cette postface, nous avions un désir de provocation, certes, mais pas seulement. Nous avons également un souci de légitimité du terme. Effectivement, on l’a dit, le mot Fantasy n’est dans aucune encyclopédie, dans aucun dictionnaire ; même dans le Larousse des Littératures, « fantaisie » n’est pas considéré comme un genre, mais un thème… Pourtant, et en dépit des cris et des pleurs de la communauté science-fictive (« Le mot science-fiction n’est jamais écrit, jamais prononcé[21] »), « science-fiction » est bel et bien dans le dictionnaire, ainsi que dans le Larousse des Littératures[22] où il est défini en tant que genre littéraire à part entière. Dès lors, et au vu de la production mondiale, nous serions en droit de penser que la raison de cette absence est due à la langue. Le mot Fantasy étant anglais, il n’aurait pas sa place dans le dictionnaire... D’accord. Mais alors, pourquoi le mot « Thriller[23] » se trouve-t-il dans le Robert et le Larousse, et y est-il de surcroît défini comme genre littéraire ? Au-delà de la crise de légitimité dont parle Serge Lehman, voici que naît une crise existentielle. Pourquoi ce non-droit ? Pourquoi refuse-t-on à l’un des genres les plus productifs de la fin de ce siècle d’exister, alors qu’aucun gâteau ne pourrait saluer son anniversaire tant il faudrait de bougies ?
Malheureusement, nous ne possédons pas la réponse… Pas complètement.
Mais cette simple constatation valait bien une anthologie, et cette modeste postface. Renier la Fantasy, c’est renier notre enfance, c’est dire non à Madame d’Aulnoy, à Anatole France, à Sylvie Germain, à Charles Perrault, à Marcel Aymé ou même à Daniel Pennac, pour ne citer qu’eux, car la liste est bien trop longue. Tuer l’enfance, c’est quelque chose qu’on sait bien faire, chez nous. Et c’est là qu’il y a une ambiguïté incroyable : partout l’on prône l’enfant roi, or la maigre part d’enfance qui survit au plus profond de l’adulte, on la muselle. Pourtant, en chacun de nous existe un enfant, (re)lisez donc Bachelard. Dans Poétique de la rêverie, il s’applique à démontrer que la seule imagination louable est celle de l’enfance, car rien ne la motive. Dur à admettre ? Alors que penser des aventures de Calvin & Hobbes de Bill Watterson ? Les héros de ces comic strips sont confrontés au monde terne et laborieux des adultes, et afin d’échapper aux turpitudes et à l’ennui que la trop grande gravité fait peser sur leurs épaules, Calvin et son tigre en peluche Hobbes dépensent toute leur énergie, s’envolent vers des mondes exotiques, parfois meilleurs, mais surtout différents : des univers de jeux, des univers de rôles où la magie de « faire comme si…» est la seule loi physique valable[24]. Parce qu’il n’y a rien de mieux à faire… et surtout pas ses devoirs[25].
L’enfant comme héros de l’Imaginaire, Walt Disney nous en a donné plus qu’il n’en faut pour vivre plusieurs vies[26], et ce besoin d’évasion et d’aventure, c’est sans doute Peter Pan qui le représente le mieux. Peter Pan, prince de la Fantasy ? C’est assez tentant pour que l’on s’arrête un moment sur ce fameux Pays Imaginaire qui est le sien et surtout, sur le nom de ce pays. Car voilà bien une volonté cartésienne que de déclarer ce pays Imaginaire, alors que pour les Anglo-Saxons, il est le Neverland : le pays qui n’est et ne sera jamais… ou comme d’aucuns le pensent, l’endroit où les enfants volent plus haut que les nuages et jamais ne se posent[27]. Mais, dans un sens comme dans l’autre, cela reste le pays où vivent les enfants sans âge, dont les adultes sont à jamais bannis (ou alors ils y sont des pirates) ; l’objet est d’importance et n’est pas à prendre à la légère. D’un objet du regret et de la joie, le français fait une contrée chimérique, pas très sérieuse en somme[28] : ce pays n’est… qu’imaginaire. Les traducteurs sont souvent responsables de quiproquos linguistiques, non par erreur, mais par volonté délibérée[29]. Ainsi, Charles Baudelaire traduisant Edgar Allan Poe a continuellement remplacé les mots anglais fantastic et fantasy par fantastique, alors que ni l’un ni l’autre n’ont ce sens en anglais. De même, et plus significatif encore, les Contes fantastiques d’Hoffmann sont la traduction maladroite de Phantasiestücke (1814), titre qui signifie littéralement « morceaux de fantaisie ». Dès lors, toutes les analyses critiques sont truquées, et l’on aborde son œuvre sous l’égide du « sérieusement académique » Fantastique.
Et du « sérieusement académique » au « politiquement correct », il n’y a qu’un pas… en bottes de 7 lieues. Le Fantastique a toujours eu ses lettres de noblesse en Université, et n’en déplaise aux fans de science-fiction, leur genre favori est lui aussi abordé dans les facultés. Oh bien sûr, encore trop légèrement, mais la SF a un pied dans la place. Plus intéressant encore, la SF est dans les écoles. Les manuels scolaires raffolent du Français Stefan Wul, dont le roman Niourk est disséqué avec plaisir par nos têtes blondes, leurs parents (souvent en cachette) et leurs instituteurs. Plus que du merveilleux scientifique, Wul a su nous offrir du merveilleux tout court, et nous confondre par sa poésie et l’exotisme inhérent à son œuvre. Ses paysages d’ailleurs, ses créatures enchanteresses, ses aventures palpitantes, tout est réuni pour nous offrir un univers dont on ne souhaite pas décoller. Ce grand fabuliste ne pouvait échapper à l’Université, et Laurent Genefort, qui est au sommaire de cette anthologie, a consacré une partie de sa thèse doctorale sur les livres-univers à l’étude de Nôo (1977). En bref, si l’on ne compte plus le nombre de thèses sur le Fantastique, la SF n’est pas à plaindre puisqu’une vingtaine de titres sont déjà disponibles sur le fichier national. En revanche, seules trois thèses abordent le sujet de la Fantasy, et la plus célèbre d’entre elles, de Monique Chassagnol, s’intitule La Fantaisie dans les récits pour la jeunesse en Grande-Bretagne, de 1918 à 1968. Si l’ouvrage est remarquable, l’orthographe de Fantaisie et les limites du sujet sont très révélateurs du malaise.
Tout est lié comme un jeu de piste. Castration de l’enfant intérieur, blocage académique, la France souffre de son complexe de supériorité. Ce qui est irrationnel doit être rationalisé. La culture porte un col et une cravate. Depuis la Renaissance, la France a réellement représenté un idéal intellectuel dans le monde. Forte de sa littérature et de son art en général, elle a présenté un patrimoine de qualité et de sérieux sans égal, tout en sachant accueillir les grands esprits du monde. Mais à force de se reposer sur son patrimoine, la France a fini par en oublier l’importance de l’innovation, et la création d’aujourd’hui se cherche toujours une légitimité culturelle ou une caution intellectuelle aux valeurs élitistes. À tel point que l’Imaginaire y est étriqué et bridé : pas assez sérieux ! Alors qu’en 1977 ces « grands enfants » que sont les Américains nous offraient La Guerre des Étoiles en guise de fantasme, se préparait chez les « fromages qui puent[30] » une contre-attaque éclair signée Eric Rohmer, et en 1978, Perceval le Gallois apparaissait sur nos écrans ! Malgré toutes ses qualités intellectuelles, l’un de ces deux films porte à rire, et ce n’est pas celui qu’on croit ! Lorsqu’on jette un œil à la production littéraire actuelle, dite « générale », en France, il y a de quoi s’inquiéter. Lorsque l’on parle de mérite littéraire, il y a de quoi trembler. On prime les pastiches des grands classiques parce que l’innovation est souvent au ras du jardin. Qui se souvient encore que le premier Prix Goncourt (1903) récompensa un roman de science-fiction, Force ennemie de John-Antoine Nau ? Qui se souvient que l’objet de ce prix était de « récompenser la jeunesse, l’originalité de l’esprit et de la forme » ? Jeunesse et originalité ? Des mots qui font peur aux vieux[31] messieurs de l’intelligentsia. Est-ce bien cela que le Goncourt continue de récompenser aujourd’hui ?
Qui sont les chouchous du lectorat des années 90 ? Stephen King, Bernard Werber, John Grisham, Tom Clancy, Mary Higgins Clark ou même Christian Jacq. Nous sommes bien loin du « sérieusement académique ». Évidemment nous entrons ici dans le débat de la qualité et de la quantité… Mais il n’y a pas de fumée sans feu. De nouveau, il faut nous replacer en contexte. Plus personne ne peut aujourd’hui prétendre écrire comme le faisaient les auteurs classiques. L’évolution de la langue, de la société et des mentalités fait que la littérature doit elle aussi changer et n’a pu irrémédiablement que changer[32]. Pourtant, dans notre littérature générale – celle dont on parle à la télévision, celle qu’on analyse en étant très content de soi –, il s’agit plus souvent d’un archaïsme déplacé et mort-né que du renouvellement des plumes. L’important, en France, c’est d’être sérieux : le diktat dans toute sa splendeur[33]. La littérature se meurt, il suffit de regarder les chiffres. Plutôt que de rejeter la faute sur le public qu’on dit moins lire, ne serait-il pas temps de lui donner ce qu’il demande : des histoires ? Si les auteurs d’hier écrivaient aujourd’hui, nous reposons la question, seraient-ils publiés ? Et si oui, dans quelles collections ? Le débat mérite d’être lancé…
Puisque l’on parle de production, il est intéressant de noter que la science-fiction est plus active en France que la Fantasy, alors que la tendance est inversée dans les pays anglo-saxons[34] Ainsi, les anthologies et les revues de SF se sont ici multipliées comme des petits pains ces dernières années alors que ce recueil de Fantasy est le premier du genre. Ce problème de minorité soulève une nouvelle question : existe-t-il ou peut-il exister une Fantasy francophone ?
Parce que…
Depuis quelques années, le paysage éditorial de l’imaginaire en France a vu apparaître des collections et des petits éditeurs de textes francophones de Fantasy. Ainsi, peu de temps après la création de la collection Legend[35] au Fleuve Noir, les éditions du Khom-Heidon et les éditions Mnémos ont fait leur apparition. Issues du Jeu de Rôles, ces deux dernières ont su rassembler autour d’elles de petites équipes d’auteurs non dénués de talent, dont certains sont présents dans cette anthologie. Les éditions Mnémos semblent être cependant les plus désireuses d’échapper à leur carcan rôliste, puisqu’en moins de trois ans, c’est une quarantaine de romans originaux qui ont été publiés, dont seulement une dizaine accuse délibérément une paternité rôlistique : il s’est créé là une nouvelle génération d’auteurs de Fantasy très jeunes dont certains ont vite emporté l’adhésion du public, comme Pierre Grimbert recevant deux prix littéraires spécialisés la même année.
Ainsi, en englobant ces trois éditeurs, et en ajoutant les auteurs présents au sommaire de cette anthologie, la liste d’écrivains potentiels pour le genre paraît des plus prometteuses. Et si l’on considère le genre Fantasy dans sa conception actuelle, il n’est pas impossible d’étendre le champ vers des auteurs tels qu’Ayerdhal ou Jean-Claude Dunyach, étiquetés SF, qui ne sont pas contre « taper l’incruste » dans un univers voisin, afin tout bonnement de raconter une histoire. L’espoir est également permis à la lueur des romans du barde Gilles Servat, aux éditions l’Atalante. Et Pierre Bordage, « Prix de la Tour Eiffel » pour son roman en deux volumes Wang, semble lui aussi désireux de faire tomber les barrières.
En fait, tout est question de volonté éditoriale car le capital « auteurs » est présent. La question qui peut alors se poser est : Peut-il y avoir une spécificité de la Fantasy francophone[36] ? Lorsque l’on parle de la Fantasy anglo-saxonne, les premiers référents auxquels on fait allusion sont le roman arthurien, les légendes celtiques, les contes de fées, la mythologie Scandinave. On pense à la chance qu’ont les auteurs d’outre-Manche et Atlantique de pouvoir puiser dans une telle réserve de symboles, d’histoires et de thèmes universels. Fort bien, mais les Anglo-Saxons n’ont pas le monopole du roman arthurien. Chrétien de Troyes était français. Les légendes celtiques ? Gilles Servat a su prouver que l’on pouvait les utiliser en France. Et sans vouloir pousser plus loin que ça une idée de pancelticisme, il nous semble bien que les Celtes ont vécu ici aussi, il doit bien y avoir des traces quelque part, non ? Les contes de fées… mais ils sont légion chez nous ; on a même eu droit au « conte moderne[37] ». Et la mythologie Scandinave ? Eh bien, bon, d’accord, on ne l’a pas, même si les historiens nous expliquent que les Vikings ont remonté la Seine jusqu’à Paris, mais il est d’autres mythologies, mieux enracinées dans notre culture, il est d’autres folklores dont nous pouvons nous sentir plus proches, comme le gréco-romain (la Guerre des Gaules a eu lieu en France, nous en avons forcément gardé quelque chose) ou le judéo-christianisme. Sans parler du courant orientaliste très prisé au XVIIIe siècle… Mais il apparaît que les auteurs anglo-saxons sont aujourd’hui moins froussards que les nôtres. D’un complexe de supériorité, nous plongeons dans son excès inverse. Lorsqu’une mythologie ou une œuvre leur plaît, ils n’hésitent pas à s’en emparer, comme ils l’ont fait avec Les Mille et Une Nuits.
Raconter des histoires, voilà le défi. Un genre n’existe que pour mieux être contourné. Nous avons tous les atouts en main pour ce faire. Notre principale différence au niveau des auteurs se situe dans la proportion d’écrivains féminins. Marion Zimmer Bradley, Angela Carter, Anne McCaffrey, Jane Yolen, Ursula K. Le Guin, Katherine Kurtz, etc. : la liste anglo-saxonne est impressionnante. Chez nous, ce n’est pas encore ça. Nous ne comptons qu’une grande ancêtre dans notre Fantasy moderne, Gilles Thomas, pseudonyme de Julia Verlanger[38], qui publia la quasi-intégralité de son œuvre au Fleuve Noir[39]. Cela peut paraître paradoxal quand on sait qu’une grande partie du public de la Fantasy est justement féminin. Dans cette anthologie, il n’y a que quatre femmes (dont un androgyne) pour dix-sept hommes, et en dépit de la satisfaction machiste – sourire à la clé et gros sous-entendus – que ce chiffre peut apporter aux auteurs masculins, l’absence d’approche féminine est notable. Contes de neige et de sang, le texte de Jeanne Faivre d’Arcier, est le plus politique de ce recueil, le plus engagé, et ceux de Marie-Anne Le Barbier, Pour un détail, et Valérie Simon, L’Histoire de Razörod le Serpent, sont indéniablement les plus light tout en jouant avec des émotions très personnelles : car figurez-vous que la Fantasy de nature féminine ne se réduit pas aux aventures télévisuelles de Xena…
Si l’imagerie est forte dans la Fantasy, tous les médias n’en sont pas équitablement épris[40]. À la différence de la science-fiction, les séries télévisées traitant de notre genre se comptent sur le bout des doigts : Highlander, Buffy, Hercule[41], Xena[42], Conan[43], Monstres et Merveilles, Muppet Show, Merlin[44], Neverwhere[45]… en poussant un peu, Les Contes de la Crypte… Voilà, on a à peu près fait le tour. Sur grand écran, la Fantasy n’est pas non plus à la fête, et à part les adaptations arthuriennes dont Sacré Graal est le nec plus ultra, les titres ne sont pas nombreux, ne sont plus nombreux – même si l’on se souvient avec émotion de Dark Crystal. En fait, le dessin animé – tout comme les Mangas – a mieux su tirer son épingle du jeu en gérant le décorum lié au genre, comme dans Brisby et le Secret de Nimh ou Les Chroniques des Guerres de Lodos. En France, c’est finalement dans la bande dessinée que la Fantasy règne en maîtresse incontestée à l’heure actuelle[46]. La majorité de la production des éditions Soleil relève de notre genre : Lanfeust de Troy d’Arleston et Tarquin a connu un succès immédiat auprès du public et a entraîné toute une série d’œuvres parallèles, comme Troll de Troy du même Arleston avec Mourier aux pinceaux. Les éditions Delcourt ne sont pas en reste, puisque existent à leur catalogue des créations vertigineuses telles De Cape et de Crocs, Garulfo ou Troll. La parodie n’étant jamais loin, on voit déjà poindre Donjon, de Sfar et Trondheim, dont le premier tome, « Cœur de Canard », est une délicieuse invitation à la méchanceté et à la bêtise. G.E. Ranne, qui est au sommaire de notre anthologie, est également scénariste de BD sous le pseudonyme d’Ange, et vient de publier chez Vents d’Ouest, avec la complicité d’Alberto Varanda, La Geste des Chevaliers Dragons, une Heroic Fantasy bien classique, très loin d’il était trois petits enfants. Mais n’est-il pas normal qu’au pays d’Astérix le Gaulois, de Goscinny et Uderzo, la Fantasy ait cette place au sein de la production graphique ? Nous parlions de Fantasy d’influence celtique, voilà un exemple qui a su conquérir le monde, à coups de serpe, de menhirs, de potions magiques et à l’aide de deux personnages attachants, dont l’un (avec des rayures bleues sur les braies) a sans conteste des relents rabelaisiens…
Évidemment, serpe, menhir, potion magique et banquet final ne sont pas toute la Fantasy, pas plus que les elfes, les nains, les dragons et les épées. Les thématiques liées au genre sont un peu plus complexes que cela, et sont très souvent fort proches de celles du fantastique (et pour cause), ce qui peut poser problème. Dans son ouvrage Fantastique Fiction[47], Charles Grivel compare le fantastique au ludique et à la fantaisie, et arrive à la conclusion que ce qui sépare le fantastique de la fantaisie, c’est le rire et l’humour qui ne se marient pas avec le premier. Il va plus loin en insistant sur le grotesque et le côté éphémère du genre. En deux pages, le sujet de la fantaisie est clos ; soit ! Mais ce qui est intéressant, ce sont l’émergence et la proximité des mots suivants : fantaisie, fantastique, ludique et humour.
En fait, les éléments de cassure narrative par saisissement (fantastique), les jeux textuels (ludique) ainsi que le travail sur les émotions (humour) sont des ingrédients communs à la Fantasy, et pour reprendre le terme que mentionnait Joseph Altairac, il ne manque plus que le « merveilleux » pour que la formule soit complète. Mais attention, il ne faut pas considérer ces termes comme les thèmes principaux du genre, même s’il existe des exceptions. En réalité, ce ne sont que des ingrédients narratifs, lesquels sont souvent communs à l’un et l’autre genres, et c’est pourquoi les frontières entre le fantastique et la Fantasy sont parfois difficiles à cerner.
Les thèmes de la Fantasy sont plus conventionnels et relèvent de la littérature en général : admettre[48], comprendre, lutter, Mort, protester, apocalypse, etc. Mais celui d’entre tous qui revient le plus souvent est indéniablement l’espoir. Au plus profond des ténèbres, quelle que soit l’opposition à laquelle sont confrontés les héros, il y a une lumière. « Quel pouvoir ont les rêves en Enfers ? » demande Lucifer à Sandman, dans les comics de Neil Gaiman. Et Sandman de répondre : « Quel pouvoir auraient les Enfers si les captifs d’ici-bas ne rêvaient du Paradis ? » L’espoir fait vivre, même dans la mort, nous explique Terry Pratchett dans Le Faucheur. La légende arthurienne est elle aussi basée sur cette simple vérité ; nous avons tous compris que la mort du Roi Arthur n’est pas entièrement négative, elle sert le futur et les générations à venir. Michael Moorcock s’en est librement inspiré dans ses sagas du Guerrier Eternel : la mort de l’Albinos Elric est annonciatrice d’une renaissance. Nous sommes tous égaux devant l’espoir, il n’y a ni grands ni petits, le salut peut venir d’un hobbit aux pieds velus, ou d’un Gollum aux pieds palmés… Et parfois le rire, désacralisant l’indicible, est source d’espoir : l’humour est salvateur. Dans la nouvelle Huldor de Laurent Genefort, c’est l’esprit de la farce qui dédramatise la tragique situation dont est victime le héros, et ce, dès les premières lignes, sans nuire pour autant au merveilleux du texte et du monde qui nous y est offert.
La Fantasy a toujours été une littérature de la dualité aux oppositions bien marquées : Bien/Mal, Grand/Petit, Fort/Faible, etc. Ces formulations sont toutefois moins simplistes qu’il n’y paraît. Pas d’accord ? Regardez dans n’importe quelle bibliothèque le nombre d’ouvrages de philosophie qui couvrent ces sujets. Toujours est-il que cette dualité est bien présente dans les 18 textes ici réunis. Lorsque nous avons fait un appel de nouvelles[49] de Fantasy au sens large, nous nous attendions à être submergés de textes d’Heroic Fantasy. Quelle ne fut pas notre surprise au sortir de la soixantaine de nouvelles que nous avons reçue ! Non seulement l’Heroic Fantasy était minoritaire, mais la majorité flirtait avec le fantastique ; comme quoi les problèmes de genre ne résident que dans l’œil de ceux qui n’écrivent pas. Mais le flirt était tel, et s’inscrivait dans une démarche tellement stéréotypée, que nous avons dû refuser certains textes en dépit de leurs réelles qualités. Pourtant, notre vision de la Fantasy est très large[50], très tolérante, mais cette anthologie est également une première dans notre pays, et les bases que nous sommes censés poser avec elle doivent rester dans la limite du raisonnable. Nous avons brassé large, mais sans excès, ni enthousiasme déplacé. D’autres anthologies vont voir le jour, et il est clair que nos bases n’existent que pour être enfoncées, mais la progression se doit d’être tempérée. Pourquoi ? Parce qu’il ne s’agit pas d’une course. Nous ne pourrons jamais rattraper les Anglo-Saxons, qui ont à leur disposition une infinité de nouvelles de Fantasy et une galaxie de romans : un bon siècle d’avance ! Il nous faut donc construire une Fantasy qui s’assume, consciente d’elle-même, lui donner une identité, sans pour autant renier l’influence américaine ou anglaise, ni aucune autre influence d’ailleurs, bien au contraire, et peut-être pourrons-nous faire naître une Fantasy qui s’inscrira dans le courant mondial tout en ayant une approche personnelle (et sans hisser aussitôt de drapeau bleu-blanc-rouge propice aux chapelles). Pour en finir avec ce petit laïus, certains textes refusés ne pouvaient pas figurer au sommaire de cette anthologie, car trop border line, ou issus d’une Fantasy trop particulière pour une première présentation du genre ; il va sans dire que ce type de textes trouvera naturellement sa place avec le temps dans de tels recueils, patience, la Fantasy est la littérature des horizons infinis…
Parmi tous les thèmes évoqués dans les textes réunis ici, les plus récurrents sont indéniablement l’humour – surprenant ? –, l’exotisme, l’initiation et de manière presque automatique le Divin, ce qui en revanche n’est pas une surprise. L’humour présent est parfois « Vancien », comme dans Huldor de Laurent Genefort, ou ponctué de gags, comme chez Eric Boissau, ou relève davantage du nonsense, du grotesque et de l’absurde, comme dans John Frog de David Calvo, jusqu’à devenir malicieux et cruel chez Fabrice Colin. L’exotisme, lui, se pare de merveilleux comme dans la forêt imperceptible de Michel Pagel[51], l’océan houleux de Stéphane Marsan, le peuple étrange de Marie-Anne Le Barbier ou la jungle concoctée par Claude Castan et Jérémi Sauvage, mais c’est également un exotisme citadin, comme le prouvent les textes de Laurent Genefort et G. Elton Ranne où l’exotisme est sur les étals des marchands. L’initiation, quant à elle, est à son comble dans Pour être un homme de Pagel ou L’Histoire de Razörod le Serpent de Valérie Simon.
Et c’est peut-être du mélange de ces éléments avec le Divin que semble poindre la spécificité francophone, que cela soit dans La Demoiselle sous la Lune de Guy Sirois, Le Guerrier La Mort de Pierre Grimbert ou Le Souffleur de Rêves de Richard Canal et Noë Gaillard. Un des buts de la Fantasy a toujours été de toucher le divin[52]. Que cela soit chez Rabelais, ou avant lui chez nos troubadours (Marcabrun, par exemple), les producteurs d’Imaginaire n’ont eu de cesse de vouloir accéder enfin à ce qui les transcendera. Dans la Fantasy, l’aventure vient souvent frapper à la porte[53], et il ne reste plus au malheureux élu du destin qu’à lutter contre les éléments déchaînés pour revenir enfin chez soi, pour soi. L’amour du confort, du calme mais également de la paix intérieure – le repos de l’âme – ne sont pas éloignés de la conception religieuse du bonheur chère a J.R.R. Tolkien[54] ou C.S. Lewis[55].
Mais il existe une autre forme de Fantasy, plus « sournoise », et qui ressemble comme deux gouttes d’eau à ce que nous a offert Steven Spielberg dans ses Indiana Jones. Indiana aurait pu être heureux dans son université, « relax max », à donner des cours, à protéger sa vertu des attaques répétées de ses élèves, mais non ! Il ne peut tenir en place, et il part chercher l’Aventure. Et pas n’importe laquelle, celle avec un grand A : lorsqu’il part, c’est pour l’Arche d’Alliance, la Croix de Coronado ou le Saint Graal. Il y a un besoin tactile du Divin chez ce héros qui dit ne pas croire. Une des scènes finales d’Indiana Jones et la Dernière Croisade montre l’intrépide aventurier suspendu au-dessus d’une crevasse, tentant désespérément de mettre la main sur la coupe du charpentier, répétant inlassablement : « Je peux presque la toucher. » Le Divin a bien sûr un prix, comme le découvre à juste titre le souffleur de verre de Canal et Gaillard ou les immortels de Jeanne Faivre d’Arcier… C’est également ce qu’ont découvert les héros arthuriens de Chrétiens de Troyes. Mais tout le monde ne peut accéder au divin ; Perceval le savait-il ? Plus proche de nous : Rabelais qui, en bon prométhéen, voulait accéder à une vérité sans illusion et mensonge, tendant la main vers son créateur, lui envoyant son âme. Plus proche encore : les chefs-d’œuvre de Herbert et Farmer – romans de désert et de fleuve – traitent du monothéisme et de la recherche des sources, de la fameuse quête initiatique qui jamais ne s’arrête. Prenons l’exemple de Dune, une terre désertique où vit le peuple élu. Sous son sable, un trésor, jalousement gardé par des dragons gigantesques. Ducs et Barons, Comtes et Empereur, tous se battent pour ce trésor qui les transcendera, tandis que, dans l’ombre, des sorcières tirent les ficelles du drame à venir… Quel est le but de tous ces êtres sinon de revendiquer le possible sauveur ?
Mais, patience et longueur de temps, etc., etc. Parer au plus court chemin n’est pas toujours la solution, car la vitesse, tenez-vous-le pour dit, est diabolique ! Tous ces univers sont « merveilleux », ils savent nous surprendre, nous saisir, nous enchanter. Alors encore un effort, demandez-vous ce que veut dire le mot « merveilleux ». Nous sommes prêts à parier qu’il y a du divin là-dessous.
Quelques mots encore avant de vous laisser reposer ce livre. La science-fiction et la Fantasy sont apparues comme genres à une époque où disparaissait progressivement le roman d’aventures. L’un comme l’autre nous proposent de repousser les frontières, spatiales ou temporelles, et d’aller là où ni la télé, ni Nouvelles Frontières ne nous ont encore emmenés[56]. C’est aussi ça que l’on cherche à retrouver de plus en plus en tant que lecteur, et si l’ensemble peut être saupoudré de grands mythes, tant mieux, parce qu’on en redemande toujours, parce qu’on marche à tous les coups. L’important, comme à chaque fois, c’est de faire la part des choses : si l’on enlève la magie et les… dragons, il doit absolument rester quelque chose. Quelque chose que nous ont laissé les contes et les romans de chevalerie, même si l’on sait pertinemment aujourd’hui que la magie, les animaux qui parlent, les dames du lac, ça n’existe pas. Nous espérons de tout cœur que dans ce recueil, vous aurez trouvé suffisamment de duels, de voyages, d’intrigues, d’histoires d’amour et de bons mots, tous ces ingrédients qui faisaient le sel d’auteurs comme Walter Scott, Jonathan Swift, Robert Louis Stevenson ou Alexandre Dumas… Tiens, voilà une idée à développer, et si… Et si, en fait, nos auteurs étaient Les Enfants de Dumas ? Au suivant !
Henri Lœvenbruck & Alain Névant